Le ministre ukrainien de la Défense au Figaro : «Je crois que les Russes n’ont pas encore pris leur décision»


Isabelle Lasserre

Le Figaro

29/01/2022

ENTRETIEN - Sous la menace d’une intervention militaire russe, Oleksiy Reznikov prévient que la cible n’est pas seulement l’Ukraine, mais aussi l’Union européenne.

LE FIGARO. - De plus en plus de pays vous fournissent des armes. Est-ce suffisant pour dissuader la Russie?

Oleksiy REZNIKOV. - Nous avons effectivement reçu des armes antichars de Londres, des missiles Javelin des États-Unis et différents équipements de la République tchèque, du Canada, du Danemark… Tout cela nous permet de renforcer nos capacités de dissuasion, afin de rendre le prix de la guerre trop élevé pour l’agresseur et faire en sorte que les Russes décident de rester chez eux et de ne pas franchir la frontière…


L’Allemagne, elle, a refusé de vous livrer des armes…

Oui et je n’en comprends pas vraiment les véritables raisons, de la part d’une nouvelle coalition censée être moins liée à Vladimir Poutine que le précédent gouvernement. S’agit-il seulement de pragmatisme politique? Je ne suis pas certain que ce soit une bonne chose pour l’avenir de l’Union européenne. Ce n’est pas le leadership européen qu’on attend de la part d’un grand pays occidental… Mais j’espère que les Allemands changeront de position. Car nous ne demandons que des armes pour défendre notre pays! À ce propos, j’ai vérifié ma boîte aux lettres, et je n’ai pas encore reçu de cadeau de la part de la France… Vous pouvez dire à votre ministre de la Défense que je suis ouvert à toutes les propositions!

Croyez-vous à une nouvelle intervention militaire russe?

Je pense qu’ils n’ont pas encore pris la décision. Et j’espère qu’ils ne la prendront pas. Pour moi, les Russes essaient surtout d’acquérir une position de force pour négocier avec Washington et avec les pays européens. En menaçant d’intervenir, ils testent également l’unité des alliés de l’Otan et de l’Union européenne.


Comment expliquez-vous le décalage entre les propos alarmistes de Joe Biden et la plus grande prudence des responsables ukrainiens et européens?

Ce que je trouve surtout étrange, c’est que certains commentateurs aux États-Unis parlent d’un danger de guerre depuis octobre 2021, sans rappeler que la guerre a commencé en 2014 avec l’annexion de la Crimée et le conflit dans le Donbass! Et qu’elle se poursuit depuis de façon hybride avec des cyberattaques et des opérations de propagande. La Russie utilise aussi l’arme migratoire en transportant des réfugiés de Syrie jusqu’en Biélorussie pour les masser aux frontières de la Pologne et de la Lituanie et tester, encore une fois, l’unité de l’Union européenne. Aujourd’hui, le Kremlin demande que l’Otan se retire de Bulgarie et de Roumanie! Ce qu’il faut comprendre, c’est que la cible n’est pas seulement l’Ukraine, mais aussi l’Union européenne. À propos du décalage dont vous parlez, je le relierais personnellement au syndrome afghan. Après l’échec à Kaboul, les Américains pensent sans doute qu’il faut porter la menace au plus haut niveau…

Cette menace est-elle imminente?

Elle est réelle. Tous les marqueurs d’une intervention sont là… Mais les forces russes ne sont pas encore prêtes, d’un point de vue militaire. Si une invasion était décidée à Moscou, il leur faudrait entre trois semaines à un mois pour être opérationnelles. Or, à ce moment-là, on sera au milieu des Jeux olympiques de Pékin! Les Russes prendront-ils le risque de mettre la Chine en difficulté et de fragiliser leur relation avec Pékin? Dans les temps anciens, dans l’ancienne Grèce, les Jeux olympiques s’accompagnaient toujours d’un cessez-le-feu. Le Kremlin va-t-il reprendre ou non cette tradition?

Les propos alarmistes de Joe Biden sont-ils contreproductifs?

Il est certain qu’il faut garder un équilibre. Il faut comprendre et évaluer l’état de la menace, mais il ne faut pas diffuser la panique dans le pays, car cela aurait des conséquences dramatiques pour notre économie. Nous devons garder notre calme.

Cette nouvelle crise vous a-t-elle rapproché ou éloigné d’une future intégration dans l’Otan?

Le fait que nous ayons reçu le soutien de nombreux pays, notamment celui de membres de l’Otan, a été un test pour l’unité de l’Alliance. Je pense que nous entrons dans une nouvelle période des relations internationales en Europe. Les Européens commencent à comprendre que l’Ukraine se situe sur leur flanc est, et que la menace russe concerne aussi la Pologne, la Finlande, la Bulgarie, la Roumanie, les pays Baltes… Au cours de son prochain sommet, à Madrid, l’Otan doit adopter son nouveau concept stratégique. J’espère qu’à cette occasion les dossiers de l’Ukraine et de la Géorgie progresseront. Car ce qui est en jeu, c’est la sécurité de l’Europe et son équilibre.

De tous les scénarios militaires possibles de la part de la Russie, quel est celui que vous pensez le plus probable?

On peut s’attendre à de nouveaux scénarios de guerre hybride. Vladimir Poutine pourrait, par exemple, manipuler les mouvements antivax à Kiev ou à Odessa. Il saisira toutes les opportunités pour déstabiliser l’Ukraine. Ensuite seulement, il enverra ses militaires. Son principal but est de changer le pouvoir politique en Ukraine et d’installer un prorusse à la présidence.

Croyez-vous en la possibilité d’une invasion de grande envergure?

Non, je ne pense pas que les Russes puissent envahir l’Ukraine et l’occuper. C’est impossible. Le pays résisterait. Notre armée, après huit ans de guerre, est devenue résiliente. Ce qui intéresse Vladimir Poutine, c’est de stopper le mouvement de l’Ukraine vers le monde civilisé, vers l’Otan et vers l’Union européenne. La démocratie ukrainienne représente la principale menace pour son régime. Une invasion à grande échelle ne lui apporterait aucun bénéfice. Elle aurait un prix très élevé pour un résultat minime. Car Vladimir Poutine ne sera pas accueilli en Ukraine avec des fleurs, comme un libérateur ou un nouveau tsar… Et les réactions de l’Occident seront ruineuses pour la Russie.

Pourquoi Poutine masse-t-il des troupes en Biélorussie?

Pour diversifier les menaces et détourner l’attention. Il veut nous faire peur et nous encercler. Mais il veut aussi poursuivre l’Anschluss de l’Ukraine.

Le Kremlin redoute-t-il davantage que vous vous rapprochiez de l’Otan ou de l’UE?

Je pense que le principal problème de Vladimir Poutine reste l’Otan. L’Alliance représente l’ennemi de toujours, alors que l’UE pourrait être un partenaire, notamment pour faire du business. Mais Vladimir Poutine a besoin d’une Europe fragile. Il veut pouvoir utiliser ses faiblesses, jouer avec les prix du gaz, négocier avec la Hongrie, obtenir la soumission de l’Allemagne sur Nord Stream 2.


Xavier de Fontenay (Bourdeau)

International Staff at OSCE Télépilote de drones (BAPD, CATT, BTP et Génie civil) - Surveillance - Sécurité Ingénieur École navale

3 ans

Les cadeaux, c'est bien mais il faut les mériter et non pas les réclamer. La lettre au père Noël nécessite d'avoir été sage toute l'année...

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